Michael Lambert
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WaldenPar Michael Lambert :: 22/09/2011 à 15:58 :: Poesie
Il y a à Walden Tu connais Walden Tout le monde connait Walden Il y a à Walden Des poulets sur les trottoirs De la volaille devant les vitrines Des poules qui caquètent sans cervelle Des volatiles qui vaquent sans occupation Il y a à Walden Toute une basse-cour Aux codes aléatoires Tantôt picorant Tantôt pérorant Il y a à Walden Tout un troupeau d'oies Au foie malade Bien grosses Bientôt lasses Il y a à Walden Quelques coquelets interchangeables Quelques poulets indécrottables Il y a à Walden Des porcs à la parade
Il y a à Walden Tu connais Walden Tout le monde connait Walden Il y a à Walden Des boutiques à napalm Des foules s'y pressent Pour s'y remplir les bourses Pour s'y vider la tête Il y a à Walden Des marchands de chars Des gens y font la file Le cycle est court La fin empeste Il y a à Walden Des officines non conventionnelles Des vies collatérales s'y entassent Uranium en stock Humains appauvris Il y a à Walden Des champignons dans les bois
Il y a à Walden Tu connais Walden Tout le monde connait Walden Il y a à Walden Des balles qui claquent Des bang qui glissent Des cadavres qui poussent au sol Des sots qui jonchent les caveaux Il y a à Walden Des tombeaux de pierre Des chairs en lambeaux Une foule en point de mire D'un tireur qui se défoule Il y a à Walden Des têtes qui éclatent Des troncs qui dévissent Des défilés de pantins Dans des fusillades sans fin Il y a à Walden Des visages sans figure
Il y a à Walden Tu connais Walden Tout le monde connait Walden Il y a à Walden Des illusions qui s'effondrent Des avions qui entrent par les fenêtres Des pierres qui s'échauffent Des poutres qui ouvrent un œil Il y a à Walden Des gouffres qui se répandent Des bandes qui èrent hagardes Des cris qui se répondent Des silences qui envahissent le monde Il y a à Walden Des prestidigitateurs qui se surpassent Des tours qui s'effacent Des spectateurs qui s'évanouissent Des vanités sans crainte Il y a à Walden Des explosions sourdes
Il n'y a à Walden Est-ce que tu connais Walden ? Qui connait Walden ? Il n'y a à Walden Aucune place pour moi Il n'y a à Walden Aucune place pour toi Du bon humectage du cigarePar Michael Lambert :: 22/09/2011 à 15:56 :: Général
De deux doigts habiles, sortez de son étui l'exemplaire sur lequel vous avez jeté votre dévolu. D'un coup de dents tendre et décidé, croquez-en le bout pour en ouvrir l'accès avant tout usage. D'un oeil gourmand mais expert, sachez en contrôler le bourrage et, au besoin, puisez dans les bourses à tabac pour le ravitailler. Prenez le temps d'observer le futur délice qui s'offre à vous dans toute sa splendeur, reconnaissez d'une caresse sa texture nerveuse, palpez son apparente fermeté. Les plaisirs de la vue et de la peau seront les préliminaires qui décupleront ceux de la bouche, avant l'extase du feu d'artifice qui vous comblera de fumées blanches et odorantes. N'ayez crainte, si sa forme nécessite une énième sculpture, de le rouler sous vos aisselles ou toute autre partie de votre épiderme, au gré de vos expériences et de vos fantaisies. Pour les esthètes, rappelez-vous que deux yeux humides s'accorderont à merveille à vos lèvres à présent brillantes de salive. N'oubliez jamais que votre langue sera garante d'un bon humectage, léchez donc sans retenue vos lèvres comme l'extrémité du cigare. Léchez au besoin l'extrémité de vos doigts. Rien n'est plus beau à observer qu'un cigare en bouche. Ayez soin de vous placer non loin d'un miroir et, si vous portez les cheveux longs, de dégager votre visage. Quand le bout est bien dur et humide, approchez votre flamme. Que vous soyez adepte du briquet à gaz, à essence ou des allumettes, le principe est le même : un bon cigare se consumera longtemps s'il a été allumé correctement. Voilà pourquoi l'humectage est la base qui vous permettra de jouir de la chaleur du cigare sans craindre sa brulure. Les volutes de fumées s'élèveront bientôt, plus ou moins haut, au gré de votre souffle et de la force de vos pompages. Apprenez à alterner les tempos jusqu'à atteindre les sommets de longues aspirations. Sentez ses fragrances, titillez vos narines. Il en est des musquées, de douces parfumées, de subtiles ou de rudes piquantes, surprenantes pour qui n'a jamais humé un cigare. Retenez-vous d'éternuer. Quand les fumées commencent à s'élever, prenez plaisir à en jouer, des classiques ronds à transpercer aux volutes délicates et entremêlées. Faites preuve de créativité. Vous voilà, si de votre maître vous avez été l'élève sage, de volutes en vous pénétrée, à cette ultime étape initiée, à l'art de jouir d'un cigare. Ophélie et KamelPar Michael Lambert :: 30/08/2011 à 0:00 :: Nouvelles
Ophélie, adolescente, avait parcouru le monde dans les bagages et l'ombre de ses parents exubérants. Ils lui avaient légué le goût des rencontres, une jolie rente pour jeune femme oisive et un penchant pour la discrétion, plutôt voir qu'être vue. Ophélie avait hérité de sa mère une abondante chevelure blonde mais si la mère en avait fait un atout de charme, la fille les tenait serrées en un austère chignon, dissimulé en public par un discret foulard. Toutes les femmes avaient admiré le père, aucun homme ne remarquerait la fille. Ophélie était belle mais tout en elle voulait garder ce secret. Kamel était aussi noir qu'Ophélie était blanche. Si ses ancêtres avaient traversé le Sahara, lui n'avait jamais quitté Marrakech. Il se tenait parfois debout des heures durant, place Djemaa el Fna, Jardins de la Koutoubia à scruter les passants. Ses beaux yeux noirs brillaient d'un éclat qui inquiétait autant qu'il n'attirait les jeunes filles. Son manège cessait souvent après que des frères, des pères lui eurent jeté des pierres, à force de voir sœurs respectueuses et épouses fières remonter leurs voiles. Kamel était guide pour touristes mais pas une seule femme étrangère, la peau offerte au regard, ne suscitait en lui le moindre intérêt. Kamel le noir, fuyait la lumière et scrutait les ombres. Ophélie s'était perdue avec lenteur dans les jardins de la maison Majorelle. L'air humide y était plus frais, les couleurs délavées, jusqu'à ce poisson rouge dans sa pièce d'eau qui avait perdu ses couleurs, petit fantôme flottant qui faisait frissonner Ophélie et lui donnait envie de se noyer dans une mélancolie consentie. Les heures étaient passées lentes, loin des touristes et du cœur battant de la ville. Kamel avait pris son temps pour dévisager l'étrange et mystérieuse européenne, le voile d'Ophélie apparaissant et disparaissant aux détours des chemins, dans la nature luxuriante, son corps caché par une robe et un veston d'homme. Kamel avait pris le risque d'avancer. Ophélie, soudain face à face avec cet inconnu tout de noir vêtu, n'avait que furtivement levé les yeux. Elle l'avait retrouvé immobile au même endroit aux suivants et inlassables méandres de sa balade. Ophélie avait alors plongé son regard dans les yeux de Kamel qui avait fait un nouveau pas en avant. Ils n'auraient pas besoin de se parler. Ophélie suivrait Kamel sans poser de questions. Elle frissonnerait sans inquiétude lorsqu'il lui ouvrirait la lourde porte en bois d'un couloir sombre, elle se rapprocherait de lui dans l'obscurité pour ne pas perdre sa trace, avant qu'il ne la fasse pénétrer dans le patio ombragé. Kamel n'aurait pas besoin de la toucher. La première fois, il n'oserait pas la déshabiller. Ophélie ne se lasserait jamais de détailler toutes les nuances de noir, des cheveux crépus de Kamel, de la peau de Kamel, des yeux fiévreux de Kamel, de ses lèvres. Kamel sans un mot se mettrait à genoux devant elle et Ophélie le prendrait sous sa robe, son dos appuyé au mur, tous les sens intrigués par les bruits d'eau de la fontaine du patio. Ophélie rouvrit les yeux devant Kamel dans le jardin de la maison Majorelle. Le jeune homme ne la quittait pas du regard et prononça ses premiers mots. - Puis-je vous offrir un rafraîchissement, mademoiselle ? Le poisson fit un bond dans sa pièce d'eau. Charles et Pamela (extraits)Par Michael Lambert :: 29/08/2011 à 0:00 :: Nouvelles
Charles Bidet s’asseyait chaque soir à la même table du Bar à Miroirs. Seul, il observait les femmes danser et les imaginait. Celle-là, s’appellerait Célia, sous son chignon stricte, elle dissimulerait une tristesse d’enfance. Son père aurait emmené sa chienne Princesse, devenue trop vieille, se faire piquer chez le vétérinaire, avant de quitter sa mère à l’âge de onze ans. Célia, enfant taciturne, trop tôt privée de superhéros aurait développé une attirance pour les hommes d’âge mur inaccessible. Charles Bidet se lissait ses favoris poivre et sel.
Spectacle sans fin pour Charles Bidet. Les femmes défilaient sur la piste de danse, se succédant éphémères comme un morceau de musique en écrasait un autre, sujet inlassable de ses élucubrations psychanalytiques. Fantasme éphémère, cette brune provocante, s’appellerait Ophélie. Elle danserait jambes écartées, seins en l’air pour oublier que chaque soir, hier encore, elle convaincrait des hommes de payer pour la ramener dans son lit, la baiser pour oublier le vide de sa vie, la nausée du mauvais champagne, les trous dans les bas résille et sa lingerie qui vieillissait. Ophélie se tortillerait. Charles Bidet palpait et repalpait, mentalement, ses billets de cent.
Charles Bidet n'a vécu qu'une unique tentative avortée de partager sa vie avec une femme. Charles est plutôt vieille école, hors de question de mettre la main à la pâte, la meilleure position étant toujours un pas en arrière, pour fantasmer sur le postérieur affairée de la femelle dévouée à la pitance du mâle. De l'expression mettre la table, il n'a que des images désordonnées de coïts avec la cuisinière. Goûter la sauce ne peut se terminer que par des jeux pas toujours coquins et salissants pour les mains. Dès lors, il ne pouvait y avoir que malentendu lorsque Pamela Prune entreprit de le mettre aux fourneaux en lui offrant un délicieux tablier de cuisine mauve à l'effigie d'un chef Poséidon au trident embrochant des poissons. Charles promit de lui cuisiner sa petite crevette le soir-même lorsque Pamela éreintée rentrerait tard du boulot. La petite voulait souffler, réclamait du repos et un amant cuistot. Pamela n'espérait aucun miracle culinaire et s'attendait en contre-partie à devoir passer à la casserole. Pamela avait juste faim, le vide dans son ventre s'élargissant à la fin de chaque journée passée à rassurer les petits garçons cachés derrière les poils des hommes poussant la porte de sa boutique d'accessoires érotiques uniquement dédiés aux plaisirs féminins. Pamela pénétra la cuisine vaguement inquiète de n'être titillée par aucune odeur de mets maritimes. Charles était pourtant fidèle au poste. De l'idée de Pamela, il n'avait gardé que le tablier le joli noeud de la ceinture habillait à lui seul le postérieur du mâle maître des mers, interdisant tout fantasme tant son message était clair : dénoue-moi et tu libéreras mon trident. Pamela Prune refusa d'observer plus longtemps le manque d'attention à la gente féminine de Charles Bidet et s'enfuit sans même chercher à savoir ce qu'était cette sauce blanche qui dégoulinait de l'égouttoir que Charles brandissait.
Pamela Prune n'est personne Elle s'inscrit en ombre Derrière les hommes Ken et Barbie (extraits)Par Michael Lambert :: 01/08/2011 à 0:01 :: Poesie
Sans toit, sans toit, sans toit Sans toi Et sans culotte Barbie arpentait les trottoirs Pour en finir avec l'interminable frisson Ken est un con
Barbie l'indécrottable Beauté et carnage Dans un souffle, elle sourit Comme si sa vie en un soupir se préparait à disparaître Silence Ken l'indescriptible La dégrade sans un regard Carnage en beauté
Barbie se barbouillait de sperme Déjà un autre Ken la retourne La libido est bestiale Le latex a du charme Silencieusement Barbie soupire Elle avait la corps propice aux fantasmes
Barbie innaccessible A dansé toute la nuit Ken a rodé Ken l'a frolée Ken Débauche d'énergie fragile S'est écroulé Au petit matin Barbie a fermé les yeux Ken ronflait Barbie MilleniumPar Michael Lambert :: 01/08/2011 à 0:00 :: Nouvelles
Boys don't cry… T'as jamais entendu ça toi ? Boys don't cry… C'est vachement puissant tu sais. Ça veut dire des tas de trucs : les cow-boys ne pleurent pas, les boys friends ne pleurent pas, les boys bands ne pleurent pas… Eh bien, ce boys don't cry, tu vois, c'est que dalle, c'est du vent. Moi, j'ai beaucoup plus puissant, si tu veux savoir – c'est nouveau, ça vient de sortir – c'est Barbie don't cry ! Ben ouais, t'as déjà vu une Barbie qui chialait, toi ? C'est que c'est pas prévu pour. Les grands yeux bleus, version plastique parfait, y z'ont pas les larmes en option. Alors Barbie, tu vois, elle sourit toujours comme une connasse aux pires crasses de ce monde pourri. Ken la jette, elle sourit, Ken la prend par derrière sans lui demander son avis, elle sourit, Ken va lécher la chatte en latex d'une autre Barbie – ah oui, parce que j'ai oublié de te dire, elles s'appellent toutes Barbie – et les connes, elles sourient toutes les deux. Même gueule de cire, même sourire. Et moi, tu vois, ce genre d'injustice, je peux pas supporter. Alors, j'ai organisé un petit truc à ma manière. Tu vois, j'avais le thème, Barbie don't cry ! Ça sonnait comme un hit pop trash sanglant. Et il fallait que ça saigne ! La sono et les basses à fond. Alors, c'est simple, je me suis servi de ces briquets qu'elles utilisent pour attirer les Ken romantiques pendant le seul slow du concert – parce que Barbie don't cry, c'est un slow crapuleux, forcément, dans le concert hard gore de la vie. Et avec ces petites flammes de papillons, je les ai fait fondre en larmes de crocodiles ! Le grand méchant crocodile qui nous croquera tous ! C'était beau à voir, tu sais, j'en avais les larmes aux yeux. Mais va pas croire que je me suis arrêtée là, oh non, j'avais prévu un bouquet final. Un gros pétard, en apothéose, pour envoyer Ken au septième ciel – mais oui, tu sais, le Ken de mon histoire, celui qui sautait de Barbie en Barbie. Une grosse fusée pour lui exploser le trou du cul et lui mettre les entrailles à l'air – Toute ma vie j'ai rêvé d'être une hôtesse de l'air – Toute ma vie j'ai rêvé d'avoir les fesses… J'ai allumé la mèche au moment où le compte à rebours de la Tour Eiffel s'est éteint. Tu sais, j'avais trop peur de ne pas jouir du moment fatidique. Et alors, j'ai profité qu'il faisait noir – c'est plus facile – pour sauter.
"Les Amandes Vertes" d'Anaële et Delphine Hermans, éditions WarumPar Michael Lambert :: 07/07/2011 à 0:00 :: Bouquin des copains
«Les Amandes Vertes» est une bande dessinée tout en nuances, en nuances de gris. Anaële raconte ses dix mois de travail en Palestine à sa soeur Delphine restée en Belgique. Delphine dessine. Anaëlle écrit, tout en pudeur, tout en délicatesse. À la grande sœur absente de voir entre les lignes, de mettre des images, tout en douceur, tout en humanité, autour de la voix de la petite sœur expatriée. Et « Les Amandes Vertes » nous parlent alors de petits plaisirs quotidiens universels : elles se dégustent à l'apéro, entre femmes, avec des amis, lors de repas de famille. Hélas, il y a bien une nuance de gris qui domine, une ombre qui n'existe qu'en Palestine, le gris du mur de sécurité, qui empêche de voir la mer, qui empêche de voir l'avenir. Et ces hommes qui portent des souffrances, des souvenirs de prison, des morceaux de balles dans la tempe, qui ouvrent les portes de leur maison, qui ouvrent leurs bras aux étrangers, sont soudain silencieux, épuisés comme un après-midi de ramadan, incapables de partager les doutes et les désespoirs qui les rongent, incapables d'accueillir dans leur cœur un peu d'amour inattendu. « C'est habituel ici », disent-ils. Pendant ce temps, le mur avance, Majdi déprime et Moussa restera six mois de plus en détention préventive. Pendant ce temps, leurs associations continueront d'aider et de redonner espoir aux femmes, aux jeunes de Palestine et d'accueillir des volontaires étrangers. Et Anaële n'aura plus envie de revenir en Belgique, dans ce pays en noir et blanc où la Palestine peut sembler une terre sans nuance. «Les Amandes Vertes», de Delphine et Anaële Hermans, se lisent avec plaisir et intelligence. Elles donnent envie de rencontrer les autres, par-delà les conflits, les clichés, et de faire reculer les murs. Ces lettres de Palestine nous touchent parce qu'elles répondent à des cartes postales de Belgique. Nous devrions tous avoir une petite soeur à qui écrire : « Salut Nan, Tu pars bientôt… Quand j'expliquais « Ma soeur part à Bethléem », ça me paraissait si loin. Mais là, ça devient brusquement concret. Comment fait-on un sac pour 10 mois en Palestine ? Dis-moi, tu prendras soin de toi ? Delphine » La suite est à découvrir dans « Les Amandes Vertes » d'Anaële et Delphine Hermans, aux éditions Warum, chez tous les bons libraires de Liège, de Belgique et d'ailleurs - malheureusement pas en Palestine - ou sur www.warum.fr/bibliotheque.php?livre=49. L'eau des étoilesPar Michael Lambert :: 07/06/2011 à 21:29 :: Nouvelles
Ils ont trouvé de l'eau sur Mars. Ils ont dépensé des sommes astronomiques. Ils y ont consacré leur vie. Et l'humanité s'en fout, à peine un entrefilet dans les journaux. Ils ont trouvé de l'eau sur Mars. Ils en sont fiers, la découverte du siècle. S'ils savaient. L'eau existe partout dans l'univers. Ils ont trouvé un pépin et ils ne mesurent pas la saveur du fruit auquel il appartient. Ils ont débusqué de l'eau lointaine mais ils ignorent la nature de l'eau qui les entoure. S'ils savaient. L'aventure de l'eau est à notre portée, son mystère est intérieur. Ils ont trouvé de l'eau sur Mars. Eux qui sont, comme l'humanité entière, composés à quatre-vingt pour cent d'eau. L'eau est en nous mais les humains ignorent qui est l'eau. Les hommes ne sont pas encore prêts à appréhender l'eau, incapables de penser l'entité qu'elle est. Comment pourraient-ils la comprendre ? Je rêve du jour où l'humanité s'ouvrira à l'eau. Je rêve du jour où nous la rencontrerons. Je n'ai rien fait pour prendre conscience de l'eau. C'est elle qui s'est exprimée en moi. L'eau ne s'est pas mise à me parler un beau matin. Sa présence s'est imposée comme une évidence. Nous communiquons au travers de mes soudaines intuitions. L'eau s'est révélée en moi et elle a changé ma vie. Je prenais de longues douches pour me plonger dans ce sentiment serein qu'elle me traversait, que cette eau qui coulait sur moi, cette eau en moi, cette eau qui s'évacuait par ailleurs, cette eau n'était qu'un seul cycle, une universelle entité. Et sous la douche, j'avais les idées claires, la vie trouvait un sens et moi, ma place parmi elle. J'ai commencé à faire le tri dans mes activités, me concentrant sur l'essentiel. Je prenais peu de bain. L'expérience de mon corps blotti dans un cocon d'eau était trop forte. J'aurais pu y rester longtemps et ne jamais plus en sortir. Tout mon être dissout dans l'eau de ma baignoire. Mais je pressentais d'autres rencontres plus belles. Je voulais connaître toute l'eau de l'univers. J'évitais les piscines. L'odeur du chlore m'indisposait et altérait le contact. L'eau était pourtant là, plus présente et plus chargée de possibilités mais trop à l'étroit dans son carcan de carrelages et comme souillées par mes congénères, aveugles et insensibles à sa présence, trop préoccupés par l'hygiène et leurs longueurs. Je filai à la mer. Elle m'attirait. Je restais de longues heures à la contempler, fascinée par son immensité, subjuguée par ses mouvements sensuels. J'avançais et je reculais au rythme de ses marées. Soudain, je me suis souvenu du ventre de ma mère. J'y baignais dans l'eau de son liquide amniotique. L'eau du corps de ma mère passant à travers moi, elle me façonnait sous ma forme aquatique. Elle me transmettait la vie, ses peines et ses pleurs. J'étais l'eau de son eau. J'en gardais la mémoire. Je comprenais enfin la nature de ce lien, cette fidélité à ma mère. Ce kyste aux ovaires que je développai à vingt ans et qui me condamnait à n'avoir jamais d'enfant. Ce kyste, à l'âge exact où ma mère subissait l'agression infâme qui donnerait lieu à ma naissance. Ce kyste gorgé d'eau, de la taille d'une coupe remplie des larmes de ma mère. L'eau qu'elle m'avait léguée, la joie et la haine. J'apprenais à la fois que je ne pourrais plus enfanter et je renaissais dans un corps plus grand. Je sais aujourd'hui que c'est le traumatisme de ma maladie qui transforma ma vie et me donna accès à la présence de l'eau. Ce sont les larmes de ma mère qui avaient ouvert une brèche, qui me connectaient avec toute l'eau de l'univers. Je suis restée des journées entières à vibrer avec l'océan, jusqu'à ce que la pluie tombe. Je n'y étais pas préparée. De la surface de la mer, s'élevait une brume dont j'étais toute entière entourée. Du ciel, tombait de l'eau qui me transperçait, renouvelant l'expérience d'être traversée dans des proportions, cette fois, infinies. L'eau de la terre, l'eau du ciel, l'eau de la mer. Elle n'était qu'une, elle était infinie et j'étais en son sein. Nous étions tous en son sein. Comment échapper à sa présence ? L'humanité, sans le savoir, était habitée. Plus précisément, l'humanité vivait en elle. Nous étions tous des êtres de l'eau. Pour moi, la révélation était enfin complète. L'eau n'avait pas de limite. Et entre chaque être vivant, elle créait un lien, le lien ultime, le lien à travers l'eau. La solitude m'avait souvent pesé. Tant de fois, je m'étais sentie étrangère parmi mes contemporains, sans savoir comment les aborder, quels projets avec eux partager. A présent, je me sentais réunie. Nous ne faisions qu'un. Nous étions tous des gouttes dans l'eau de l'univers. Moi qui me sentais si petite, je venais enfin de grandir. Je faisais partie, comme tout être, de l'infini. L'eau pouvait nous rassembler. J'ai commencé par oeuvrer en tant que bénévole au service de l'accouchement dans l'eau. Je cherchais les arguments pour convaincre les futures mères, je guettais les signes d'une présence à l'eau chez leurs nourrissons. Mais peu comprenaient mes intentions. Il me fallut être patiente, ne brusquer personne. Et le contact s'établit enfin. Nous n'avions pas besoin de parler, c'est l'eau qui avait vibré en nous. Nous nous étions reconnues. Françoise était sage-femme. La conscience de l'eau l'habitait depuis plus longtemps que moi. Je n'étais plus seule. Nous échangeâmes nos expériences. Elle avait rencontré d'autres femmes comme nous, habitées par l'eau. Elle touchait les mains, les ventres. Elle avait appris à reconnaître l'ouverture à l'eau. Françoise se rallia à ma proposition de rassembler toutes ces femmes pour tenter de transmettre notre savoir à d'autres. Elle cherchait, elle aussi, à étendre notre perception de l'eau. Soutenues par d'autres, Françoise se sentait capable d'éveiller l'eau dans des corps endormis. Je n'avais pas eu à lui suggérer l'idée, l'eau en nous s'était chargée de faire naître cette intuition commune. Et nous obtînmes nos premiers résultats. Quelques mères que nous côtoyions s'ouvrirent à la présence de l'eau. De notre petite association, commençait à émerger une communauté reliée par l'eau. Une communauté de femmes. Je m'en inquiétais. Aucun père ne semblait comprendre ce que ressentait sa compagne. Mais nous les rencontrions moins souvent et partagions moins d'intimité. Je décidai alors de me consacrer aux nouveaux-nés. Dans mes bras, je sentais la présence de l'eau en eux. Mais comment savoir s'ils en étaient conscients, si l'eau leur parlait ? Il me fallut à nouveau être patiente, attendre qu'ils grandissent. Jusqu'à ce que je retrouve quelques enfants plus âgés que Françoise avait aidés à mettre au monde. Plusieurs d'entre eux vivaient avec la conscience de l'eau. Plusieurs d'entre elles, devrais-je dire. A nouveau, seules les filles s'étaient révélées sensibles à l'eau. Notre communauté grandissait. Je sentais que ce n'était qu'un début. Je voulais toucher les hommes. Cette fois, je m'engageai comme bénévole dans une association de soutien aux malades du cancer. Ce kyste qui avait été pour moi un traumatisme révélateur, ce mécanisme bouleversant de prise de conscience agirait peut-être pour d'autres. Quand la vie est mise en péril, l'être humain découvre parfois ce qui en fait l'essentiel. J'étais moi-même passée par-là. A présent, je trouvais plus facilement les mots. Je comprenais ceux qui cherchaient un sens à leurs souffrances. Je les veillais et à mon tour, je pouvais serrer leurs mains dans les miennes. Je ne fus même pas surprise de découvrir quelques femmes ayant traversé les mêmes épreuves que moi. J'avais déjà compris que je n'étais pas unique. Mais les hommes... Ils serraient mes doigts trop fort. Ils me posaient beaucoup de questions dont ils n'entendaient pas les réponses. Pourtant, je percevais parfois de l'eau en eux quand, vaincus par le cancer, leurs corps se relâchaient. Mais leur raison luttait toujours. Les hommes semblaient refuser qu'un autre être vive en eux. Comment pourraient-ils concevoir que cette entité soit plus grande qu'eux, qu'elle ne puisse être appréhendée que par l'intuition et qu'elle nous englobe tous ? Affaiblis par leurs tumeurs, les hommes voyaient en moi, au mieux, une fée et refusaient d'imaginer qu'ils puissent faire partie de la magie de la vie. Je ne pouvais plus me contenter de chercher au hasard. Il fallait que je comprenne comment fonctionnaient les hommes. Que faisaient-ils de leurs intuitions ? Où trouvaient-ils leur place dans l'univers ? Quels rapports entretenaient-ils avec l'eau ? Jusqu'à ce que je comprenne. Ils cherchaient de l'eau dans l'espace. Ils cherchaient les réponses en dehors d'eux. Et ils voulaient trouver par eux-mêmes. Je pouvais les précéder, parcourir avant eux ces chemins d'exploration arides. Je pouvais éclairer leur route, en y laissant des balises. Notre communauté de femmes, Françoise en tête, accepta de me suivre. Les hommes cherchaient de l'eau sur Mars, nous allions entrer en contact avec l'eau des étoiles et découvrir toutes les formes de vie de l'univers. Connectées grâce à l'eau, nous pouvions abolir l'espace. Je dus à nouveau être patiente. Il nous fallut plusieurs années avant de parvenir à communiquer avec d'autres êtres conscients, vivant comme nous au sein de l'immensité de l'eau de l'univers. Ils ont trouvé de l'eau sur Mars. J'ai trouvé un père pour mon enfant. Moi, l'humaine blessée, incapable d'enfanter, je suis enceinte, de cette communion par l'eau avec mon compagnon de l'espace. Nous avons dépassé les limites de nos univers. Nous nous aimons par delà les distances infinies, au travers de l'eau. Je suis enceinte d'un être vivant non humain, d'un homme non-terrien, d'un homme sensible à l'eau, d'un homme intérieur en qui je suis, qui est en moi. J'attends un fils qui sera le premier homme sur terre à comprendre le langage de l'eau, à écouter ses intuitions, un enfant de l'eau universelle qui ouvrira la voie pour les hommes aux mystères de la vie. Ce n'est qu'un début, je le sens. Je ne suis pas unique. L'amour, à travers l'eau, est infini. Déjà d'autres membres de notre communauté sont enceintes. L'avenir de l'humanité est en marche et, déjà, il apprend à nager. « La Grande Morille » de Pascal Leclercq, éditions Coups de Tête 2011Par Michael Lambert :: 02/06/2011 à 21:21 :: Bouquin des copains
Bon, ce n'est pas la saison des champignons mais je m'en vais vous donner des raisons d'en déguster pour l'été. Où que vous passiez vos vacances, sur un banc à Blankenberg ou au lit à Rimini, il faudra embarquer dans vos valises Pascal Leclercq et sa « Grande morille », troisième tome des improbables aventures de Marzi et Outch, l'épisode le plus construit de cette série déjantée. J'avais découvert le premier opus le sourire dubitatif aux lèvres, subtilement contrebalancé par la larme d'hilarité au coin de l'oeil. Je m'étais accroché au guidon de ma vespa pour suivre le fil de Marzi à Marzi, me surprenant à chantonner « Marzi, c'est fini et dire que c'était la ville de mes premiers amours. » J'entamai donc la suite comme le troisième verre de rosé avant le barbecue, sans raison gastronomique mais avec une nécessité enivrante. Pascal Leclercq est un esthète de l'apéro polar burlesque. Il connaît les meilleures terrasses, l'art de marier le rosé à la morille et de tirer la quintessence de Liège : des bordels de Seraing aux distributeurs de canettes à Jupiler de l'hôpital de la Citadelle, le trajet est aussi simple que le suspense reste entier. En bon chasseur de champignongnons, je tairai ici le secret de l'auteur sur ses meilleurs coins à morilles, autant par crainte de terminer dans le même état déglingué que les comparses déjantés des mafieux Marzi et Outch, que par crainte d'avoir sur le dos la mère Marzineau. Mais où donc Pascal Leclercq va-t-il chercher son inspiration ? Promis, je lui poserai la question cet été a Rimini. Envie d'en découvrir plus : allez jeter un oeil sur le site des éditions Coups de Tête : www.coupsdetete.com J'ai vu (extraits)Par Michael Lambert :: 20/05/2011 à 0:00 :: Poesie
J'ai vu la femme brillante Cette bretelle sur sa peau blême J'en bredouillais
***
J'ai vu derrière son pare-brise L'homme sans visage Pressé de rentrer son véhicule au garage
J'ai vu dans son regard Couler ses rêves Plus d'espoir au réservoir
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J'ai vu Benny Qui buvait avec le sourire S'endormir dans ses verres
J'ai vu Benny Le bonheur aux lèvres Benny absent
***
J'ai vu Frank peau noire Serrer sa fille blanche Dans ses bras pour traverser la vie
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J'ai vu la femme Qui cherchait les mots De l'homme affabulateur
J'ai vu le monde en deux langues soeurs Froncer les sourcils Tendre des oreilles entre les hommes
J'ai vu sa poitrine Se soulever et m'émouvoir Pour respirer comme je respire
J'ai vu le vengeur Rire le monde à gorge déployée Se retourner dans son hamac avant la sieste
***
J'ai vu New York Ecrit dans les ombres d'un bar
J'ai vu ses rues Dans les deux dimensions de mes désirs
J'ai vu tes seins En silhouette fière parmi les passants
J'ai vu ses poètes La bouche ouverte et silencieuse
J'ai vu tes regards Et mon reflet absent dans la vitre
J'ai vu ses mots Qui soufflaient mon étrangeté
J'ai vu tes mains Et l'océan qui nous sépare
J'ai vu sa foule Dans ma solitude continentale
J'ai vu New York En voleur dans tes photos De la peurPar Michael Lambert :: 17/05/2011 à 18:02 :: Humeur
La peur occupe une place importante dans la vie d'un grand nombre de mes contemporains. Or il serait faux d'en conclure que la peur est la constituante principale de nos vies. La peur est ce qui nous détourne de la vie. En particulier, la peur de la mort. La mort est une composante indissociable de la vie. En avoir peur, c'est avoir peur de vivre. C'est avoir peur des ombres, de la profondeur, de l'envers du décor qui empêche que nos vies aient l'apparence du carton pâte. La peur de voir leur enfant mourir, c'est ce qui peut rendre la vie impossible à un parent. Ne pas le laisser faire ceci, ne pas le laisser vivre cela. Sacrifier sa vie pour assurer sa survie. Par peur. « Je n'aime pas que tu manges du sucre, j'ai peur que tu grossisses. Je n'aime pas que tu te balances sur ta chaise, j'ai peur que tu tombes. Je n'aime pas que tu joues avec tes amis dehors, j'ai peur qu'il t'arrive quelque chose. » Je n'aime pas. J'ai peur. Répété inlassablement, cela creuse des sillons. Des rides. Des vides. Et des regrets. Est-ce la mort ou la vie que ces mots empêchent ? Avoir peur d'aimer. Avoir peur de vivre. Avoir peur de sa propre mort, c'est ce qui empêchera un être humain de se laisser surprendre par sa propre vie, de tenter l'aventure, de la vivre. Avoir peur, c'est mourir un peu. La vérité, c'est qu'on peut avoir confiance en la mort : elle sera juste et n'épargnera rien ni personne. La conclusion, c'est qu'on peut avoir confiance en la vie : elle sera juste et n'épargnera rien ni personne. Je souhaite que la confiance occupe une part plus importante dans la vie de mes contemporains. La confiance est ce qui nous ramène à la vie. Pour peu que la mort ne me fasse plus peur est-ce que la vie me fera confiance ? Alors si la vie me fait confiance, à mon tour d'avoir confiance en la vie, de faire confiance aux êtres vivants. C'est ma voie : vivre sans peur et en confiance. Avoir confiance, cela nécessite de s'ouvrir à soi, de s'ouvrir aux autres. Avoir confiance en soi, c'est aussi vital que pouvoir se réfugier sous un toit. Avoir confiance en l'intelligence collective, c'est alléger ses propres soucis, sa propre vie. Cela n'empêche pas les obstacles et les défis. La confiance en l'intelligence collective est une source de créativité pour les surmonter. Avoir confiance en la vie, c'est s'offrir des potentialités infinies. « Tu me demandes ce que je pense de tes projets, des tes envies, de tes rêves ? Vas-y ! Fonce ! J'ai confiance. » EvidencePar Michael Lambert :: 13/05/2011 à 14:00 :: Nouvelles
J'ai toujours su que la réalité n'existe pas, qu'elle n'existe pas sous une seule et unique apparence mais qu'elle varie en fonction des individus et de la manière dont nous nous la représentons. Depuis aujourd'hui, j'en ai la preuve. J'ai passé une nuit agitée. Le film d'horreur d'hier soir semble avoir perturbé mon sommeil. Je ne me souviens d'aucun de mes rêves, pourtant ma tête est lourde, mon esprit mal réveillé. J'étais de mauvaise humeur en me couchant car je n'avais pas osé quitter la chambre pour me rendre aux toilettes : ma peur du noir était remontée à la surface. Le héros du film pouvait apercevoir des monstres que personne ne semblait remarquer. A mon tour, j'étais persuadé de voir des formes se découper dans l'obscurité. J'ai enfoui ma tête sous les draps, j'ai eu chaud et je me suis réveillé plusieurs fois. Je suis toujours de mauvaise humeur en me levant. Le bruit du courrier qui tombe derrière la porte d'entrée me surprend. Je descends et je ramasse les quelques lettres que j'étale sur la table de la cuisine. Elles ont toutes la même forme et les mêmes petits caractères railleurs : des factures. Quel sort subiront celles-ci : brûlées, déchirées, mangées ? Comme les précédentes, je suis dans l'obligation de les ignorer, ne pas les voir, comme si elles n'avaient jamais existé et souhaiter soudain que le facteur se soit trompé et qu'il ait déposé dans ma boîte aux lettres des liasses de billets, tout l'argent qui me fait défaut depuis si longtemps. Erreur humaine, la simplicité de cette idée fulgurante m'éblouit. Je cligne des yeux et les liasses sont sur la table devant moi, les billets imaginés ont remplacé les lettres de créance, l'erreur miraculeuse a eu lieu. Je palpe l'argent. Mes doigts comptent les coupures de monnaie, testent leur réalité. Mes yeux brûlent, les battements de mon cœur se sont accélérés. Une liasse dans la poche gauche, une dans la droite. Mon porte-feuilles déborde. Je remplis mes chaussettes, mon caleçon, le reste se coince sous ma ceinture. Et je me précipite dehors, je cours à toutes jambes jusqu'à la supérette la plus proche. J'empoigne un caddy et j'entame une course folle dans les rayons. Il est hors de question que je choisisse et que je compare les prix, j'attrape au vol, j'empoigne à pleine main ce qui m'a manqué depuis si longtemps : bouteille de vin, champagne, saucisson, rosbif, canard, praline, caviar, mouchoir, parfum, rasoir, choux-fleur, melon, citron vert, gouda, cheddar, caleçon, chemise en soie, aspirateur et boîte pour chat. Le caissier me regarde comme un animal curieux, l'air suspicieux. Je tremble d'excitation. Je dépose mes liasses sur le tapis roulant. Et le caissier éclate de rire, un rire long et aigu comme celui d'un petit singe. J'éclate avec lui, dans un concert continu, je hoquète et j'essuie les larmes dans mes yeux. Je relève la tête vers le caissier et c'est un petit chimpanzé que je découvre, qui rit, ou du moins qui crie, et qui saute derrière la caisse. Je le salue d'un geste de la main et de mon plus large sourire et je pousse mon caddy vers la sortie. Le petit chimpanzé saute alors sur mon dos en criant, tandis que d'autres grands singes se précipitent vers moi pour m'empêcher de sortir. J'empoigne le régime de bananes qui trône sur mon amas de commissions. Un fruit dans chaque main comme des revolvers de gamins. Je tire, pan, pan ! De petites balles rondes fendent l'air à l'assaut de mes assaillants. Rafale de banane. J'éclate la tête d'un orang-outan. Panique chez les primates. Ils se précipitent soudain hors de ma portée, se dissimulent dans le feuillage d'une forêt vierge, se sauvent de liane en liane. Je peux donc traverser les portes automatiques en toute quiétude pour me retrouver dans la rue ou ce qui en reste : une piste en pleine savane. Un troupeau de gazelles passe en courant et une colonne d'éléphants me bloque toute retraite vers chez moi. Il faut pourtant que je traverse pour ramener mes provisions dans mon antre. Je sais ce qu'il me reste à faire. J'avise de grandes lances plantées bien droit dans le sol à intervalles réguliers. Je saisis la première à ma portée. Sa lame est affûtée. L'éléphant le plus proche s'écroule dès mon premier jet, touché en plein cœur. J'ai réveillé le chasseur en moi. Le reste du troupeau est en proie à l'affolement : certains fuient dans un rugissement, les autres restent cloués au sol, tétanisés. Je me précipité sur le cadavre de la bête pour la dépecer. A mains nues, je la démembre, à pleine dents, je lui extirpe les entrailles. Le sang gicle, m'arrose, comme de l'eau bénite, me désaltère et me rougit les lèvres. Je m'apprête à charger un quartier de viande sur mon caddy à provisions lorsque un changement radical s'opère dans mon environnement. Aux cris de fureur et à la peur palpable des bêtes sauvages, succède un grand silence. Le ciel bas et brûlant de la savane prend de la hauteur pour devenir soudain transparent et glacial. Des éclairs bleus éclatent à l'horizon et s'approchent multiples et réguliers. La terre s'assombrit, se craquèle, surface lunaire trouée de cratères où gisent les carcasses d'un troupeau de monstres antiques. L'attraction terrestre n'a plus prise sur moi et je bondis à la rencontre des sirènes stridentes qui foncent vers moi. Je les aperçois enfin comme en apesanteur, une armada de vaisseaux brillants qui semblent vouloir m'encercler. Une voix s'élève dans l'espace qui m'ordonne de me rendre. Jamais ! Jamais je ne rendrai mes liasses de billets. L'erreur est consommée, ils sont désormais à moi. Je flotte bien au dessus du sol, prêt à bondir pour briser l'étau des patrouilles volantes. Il me faut une arme pour me défendre. J'arrache la capsule rouge d'une bouche d'énergie et libère un jet de radiations acides qui envahit tout l'espace. Dans la confusion qui suit, je bondis sur un scooter sidéral et m'arrache à la pesanteur pour foncer vers la voûte céleste, la seule issue à cet univers. Cependant les navettes ennemies ont repéré ma manœuvre et, pour m'empêcher de fuir, arment leurs lasers qu'elles pointent dans ma direction. Dernière sommation, une grande lueur blanche éclate et une boule de lumière se lance à ma poursuite, gagne du terrain, me brûle les ailes et m'envahit. Il n'existe pas de blanc plus pur. Je flotte dans un espace infini. La lumière a brûlé mes yeux, il leur faut du temps pour s'habituer à ce blanc éclatant. J'ai perdu la mesure de mon corps et il me faut réapprendre à me mouvoir. Je suis une idée en mouvement. J'avance enfin marquant mon passage d'une trace noire. J'apprivoise la dimension plane de ce nouvel univers, première limite. Impossible de revenir en arrière, ce que j'ai laissé derrière moi ne s'efface pas. Je continue à tracer ma voie. Je suis un trait. Je contiens toutes mes histoires et il me semble que je peux enfin concevoir une multitude de possibles. Il me suffit de décrire lignes et courbes dans leur direction. Je suis un univers en moi. J'appréhende enfin ma matière : encre et papier. Je suis une évidence, un trait noir qui avance sur une page blanche. Je suis une histoire qui commence. Moi seul sait comment elle finit. Déraison d'espérer (extraits 2)Par Michael Lambert :: 16/07/2010 à 0:00 :: Poesie
Il y a dans les champs d'herbes hautes Une idée de l'éternité du vent Le souffle de la terre Un miroir tendu à mon âme voyageuse Mes apaisements intérieurs Il y a dans le chant des oiseaux nocturnes Le soucis de la permanence du temps Une envie d'air L'appel à vivre mes nuits véritables *** Tu joues ton âme Tout ne tient à rien Quand ton toi te titilles Tu te tais étonné Jusqu'à tes idées qui s'étirent De tes doigts qui palpitent Au secret qui t'habite Et tu te tritures les tripes Tu te répands à tort Distorsion de tes entrailles Qu'as-tu démontré ? Qu'as-tu compris ? Alors tu te remballes l'existence Tu chantes des mots tristes Un drôle de sourire en tête Tu te tournes à l'extérieur Pour contempler l'incompréhensible D'autres toi qui se titillent Tout qui ne tient à rien De retour du potagerPar Michael Lambert :: 04/07/2010 à 0:00 :: Poesie
Où est mon potager Où sont mes légumes Où est le mystère qui pousse Quand je tourne la tête Où est le goût Où sont les plaisirs Où est l'essentiel qui nourrit Au fond de nos assiettes Où est l'eau Où sont les arômes Où est l'élixir qui irrigue Et rend nos vies digestes Où est le soleil Où sont les terroirs Où est l'énergie qui inspire Déraison d'espérerPar Michael Lambert :: 01/07/2010 à 14:27 :: Poesie
Je suis rentré chez moi Je suis rentré chez moi Bien fait pour ma gueule Je suis rentré chez moi
seul Je suis rentré chez moi Vous étiez silencieux dans
mes valises Vous n'aimez pas la poésie
? Je suis rentré chez moi What's the fuck Y avait du foot à la télé Je suis rentré chez moi Ma voix n'avait rien à vous
dire Tant pis pour mes désirs Je suis rentré chez moi Mes fantasmes déjà morts Dites, c'était quoi le
score ? Je suis rentré chez moi Trot tôt KO Mes mots zéros Je suis rentré chez moi Tout émoustillé Je suis rentré chez moi J'avais envie de chanter Envie de chanter Nos épaules qui se touchent Quand on cherche à se
parler Envie de chanter Les cœurs angoissés Que nos critiques touchent Envie de chanter Avec les musiciens Giuletta et Benjamin Je suis rentré chez moi Avec l'envie de crier Rentré chez moi Envie de vous y inviter Rentré chez moi Vos rêves dans mes valises Rentré chez moi Furieuse envie Rentré chez moi Envieuse furie Rentré chez moi Vos mains sur ma poésie Je suis rentré chez moi Vos promesses en recueil Je suis rentré chez moi Moins seul A qui le tour ?Par Michael Lambert :: 03/05/2010 à 13:34 :: Nouvelles
J'ai tué Thomas G. Je n'ai pas eu le choix. Je
devais me débarrasser de son omniprésence si je voulais exister. Il n'y avait
pas d'autre issue. Tant qu'il occuperait les présentoirs des librairies, il n'y
aurait pas de place pour moi. Un de nous deux était de trop en littérature. Je ne
me plains pas. Je ne l'accuse ni de plagiat, ni d'avoir pillé mon œuvre Non.
C'est juste une question de style : nous sommes tous les deux jeunes et beaux.
Thomas G. me faisait de l'ombre. J'ai besoin de lumière pour m'épanouir. Rien
de personnel, il me plaisait bien ce petit gars, curieux, drôle, irrévérencieux
et plutôt doué. Je savais apprécier l'auteur et avais passé quelques bons
moments en compagnie de ses livres. Mais ses bouquins devaient disparaître de
ma vue et de celle de mes contemporains, faire place dans les librairies.
Comment m'y prendre ? M'attaquer au papier n'aurait pas suffi. Le bougre est
prolifique, tandis que mon premier récit attend toujours dans les
starting-blocks son décollage, sa mise en orbite. Je refuse tout faux départ.
Et mon concurrent à quelques longueurs d'avance. Que j'efface de la terre
jusqu'à sa dernière ligne, il sera de nouveau sur la grille de départ à la
prochaine rentrée littéraire. Il y a là une fondamentale injustice, on n'édite
que les édités, on ne prête qu'aux riches. Non, il me fallait éliminer la
source de mes soucis. J'ai tué Thomas G. Passer
à l'acte fut facile. L'auteur sûr de lui écrit sans pseudonyme, fier que chacun
reconnaisse son patronyme. Je ne serai pas ingrat, puisque ma modestie m'impose
l'anonymat, j'écrirai en son nom, hommage posthume. Lui mort, personne ne
remarquera ma plume sous son nom. Je saurai me montrer plus discret, plus
prudent. Il m'a suffit d'ouvrir l'annuaire pour découvrir où il crèche. Je
sonnai comme un vulgaire représentant de commerce. Pour être crédible, je
portais sous le bras un imposant dictionnaire des noms propres en deux volumes.
Thomas G. ouvrit sans méfiance et se pencha intrigué sur la double page ouverte
où je lui promettais de faire figurer son nom dans la prochaine édition.
J'abattis le deuxième volume sur la tête de l'homme de lettres qui s'écroula
sans un mot. Je restais avec son corps sur les bras. Comment se débarrasser de
l'encombrant romancier ? Comme tous ses livres invendus, au pilon ? Aucune
encyclopédie du crime parfait sous la main, je me décidai pour le placard à
balais. Il suffisait que l'écrivain débarrasse le plancher. D'autres que moi
trouveraient une sépulture à Thomas G. Après tout, je n'œuvrais pas à sa
postérité. Mon
concurrent le plus redoutable, le phagocyteur de rayons et de critiques
dithyrambiques, réduit au silence, il me fallut encore apprendre la patience.
L'absence de la scène médiatique du bonhomme ne passa pas inaperçue. Son corps
vite exhumé de sa retraite sous les serpillières, je dus subir les émissions
hommages, les rééditions de l'œuvre complète, augmentée d'inédits pour entendre
sonner une dernière fois les tiroirs-caisses. Cette dernière vague envahit les
devantures des points presse avant de mourir sur les brises-livres des lignes
éditoriales, l'inéluctable prochaine rentrée commerciale. Le
coco s'était éclipsé en grandes pompes. Hors de question d'usurper son nom. Au
diable l'anonymat ! Mon heure allait sonner, mes lettres occuperaient bientôt
les premières pages des magazines et la couverture de votre nouveau livre de
chevet. En quatrième, ma trombine enfin entrée dans l'intimité de vos coups de
cœur. Vous alliez soudain me reconnaître. Hélas,
j'ai été devancé. Un nouveau chouchou des bouquins occupe le terrain, la niche
des ouvrages sympathiques. Toujours une question de style : le remplaçant, non
content d'être jeune et beau, vient de ma ville. Une fois de plus il me faut
trancher dans le vif pour empêcher le prétendant de me porter ombrage. Je serai
le seul auteur doué et édité de ma génération. Du temps et du changementPar Michael Lambert :: 02/02/2010 à 0:00 :: Général
De la nostalgie comme rapport triste au temps Pour les nostalgiques, le passé se donne à voir comme révolu, impassible, immuable. Pourtant le présent rend ce passé vivant car ce temps observé à distance est mis en branle par le moment en mouvement du temps de l'observateur, par ce présent déjà passé. Le passé alors appréhendé comme une suite ininterrompue de présents aussitôt dépassés, comme un fil tendu d'une origine inaccessible à une fin inatteignable, à travers un présent dont la seule tension peut être la trace d'une accroche de départ et d'un impact d'arrivée, soudaine fulgurance d'une finitude malgré l'infinité des temps inexplorés. Mais le présent est-il tendu ailleurs que dans cette métaphore du fil ? De l'optimisme comme rapport ouvert au temps Pour l'optimiste, le temps s'impose comme un courant, qu'il soit à remonter ou inexorablement emporté, qu'il coule d'une source à un océan, qu'il fuie rapide ou paresseux, moment précis d'un cycle ou passage inconnu d'une structure linéaire, temporaire ou englobante. Qu'importe si tout a un début et une fin, qu'importe si le temps tourne en rond sur lui-même, le présent, ce temps est un perpétuel changement. Rien ne demeure quand le temps passe et la métaphore de l'eau et du courant atteint sa limite puisque le temps n'a pas de rive pour l'homme emporté dans ses remous. Il n'y a pas de place pour l'homme d'où observer le temps sans y être immergé. Il ne reste à l'homme que les souvenirs à transmettre, la mémoire des mots, à commencer par le mot « temps » lui-même, pour passer le relais. Du changement comme mesure du temps humain Pessimisme et Optimisme, emportés avec la même force, puisqu'il reste la constance du changement, l'homme mesure la puissance du temps qui seul permet l'énergie de se projeter dans l'avenir. Poussé dans le dos, tantôt acculé, tantôt transporté, l'homme n'a d'autre alternative que d'avancer avec le temps. Le temps, donnée de base de l'homme, qui l'appréhendera s'il veut vivre ou qui finira englouti s'il ignore le potentiel de changement.
Le magistrat s'exhibePar Michael Lambert :: 20/10/2009 à 0:00 :: Poesie
Justice ! Justice !
Criait la foule Le magistrat Serein et poilu S'exhibait nu Où la vérité Aurait-elle pu se cacher ? Justice ! Justice ! Réclamait la foule Le magistrat sourit Je vous la rendrais volontiers Si un seul parmi vous En confiance Me l'avait donnée Justice ! Justice ! Fulminait la foule Le magistrat leur tourna le dos Et s'en fut Sans un mot Leur montrant son cul Un éléphant urbainPar Michael Lambert :: 29/07/2009 à 13:36 :: Nouvelles
Dès le début, ils m'ont fait rire. Inviter un éléphant en ville : quelle grande idée ! L'accueillir en fanfare, lui faire la fête et lui réserver une place de choix dans la cité ? Je ne me permettrais jamais de rire de ce projet s'ils n'étaient aussi inconscients, devrai-je dire naïfs ou aveugles ? Je suis en ville depuis de nombreux mois déjà. Ils ne le remarquent même pas. Un éléphant errant, libre et philosophe, en plein centre-ville et pas un seul citadin n'a encore fait attention à moi. Alors, je ris. Mais sont-ils capables de comprendre mon humour de pachyderme ? Quand je les ai connus, ils n'avaient pas de projet aussi ambitieux. Une résidence annuelle ? Non ! Tout au plus l'une ou l'autre invitation pour une inauguration de taille, pour un festival de cirque, pour amuser la galerie et les enfants. Et déjà, il leur était inimaginable que le soir venu, les lampions éteints de leurs tralalas, je pouvais ne pas rentrer chez moi et que je restais, d'abord les nuits, à hanter les rues, à visiter les lieux. Chez moi ? Mais où voudraient-ils que j'habite ? Dans un zoo ? Dans une cage ? Derrière des barreaux ? Quel tribunal aurait l'outrecuidance de prononcer pareille condamnation ? Non. Je suis un éléphant libre, curieux et moderne. Chez moi, c'est le cœur de la cité. Je veux vivre avec mon temps, là où tout se passe, où le monde bouge, où s'écrit l'histoire. Chez moi, c'est en ville. Je ne faisais aucun effort particulier pour être discret. A dire vrai, je n'avais pas envisagé qu'ils puissent ne pas remarquer mon installation. Il me fallut plusieurs jours pour comprendre que je passais inaperçu aux yeux des citadins. Apparemment, ils me confondaient avec le paysage. Je me fondais dans le gris du béton, silhouette invisible devant leurs immeubles. J'étais un éléphant perdu dans la masse critique de la ville. Pourtant, je suis imposant, je prends de la place sur les boulevards. Mais les urbains motorisés ont tellement l'habitude des ralentissements de circulation qu'ils ne remarquaient même pas la nature animale du responsable momentané de leur immobilisme routier. Face au trafic des heures de pointe, je ne faisais pas le poids. Les artères de la ville sont à ce point encombrées de voitures et de camions que l'éléphant que je suis en devenait invisible. J'ai provoqué de nombreux accidents. D'abord sans le vouloir. J'avais beau tenter de respecter le code de la route, la signalisation et les sens giratoires, je n'étais pas encore assez familier avec la notion de priorité du plus fort ou de pousse-toi-de-la-que-je-m'y-mette qui régule implicitement la circulation dans une grande agglomération. Je me suis donc parfois engagé sur la chaussée trop hardiment ou mal à propos, éraflant des carrosseries, enfonçant ici une aile ou là un pare-chocs. Ce qui immanquablement provoquait quelques accrochages à la chaîne. - Pouviez pas regarder ! - Mais bon sang ! Qu'est-ce qui vous a pris de freiner ? - Chauffard ! Et l'ambiance chauffait entre les automobilistes impliqués, trop tracassés par leurs tôles froissées pour prêter attention à l'éléphant qui les scrutait incrédule. Leur logique m'échappait. Alors, j'ai entamé mes expériences. Je commençais à maîtriser les subtilités du cortex d'un conducteur moyen. Je pouvais anticiper les erreurs qu'ils commettraient. Et je crois pouvoir affirmer, sans me vanter, que je suis l'auteur des plus mémorables carambolages qu'aient connu les boulevards périphériques de la ville, n'ayant a priori pas plus de capacité de nuisance qu'une camionnette de livraison ou qu'une mamy accrochée à son volant et à sa pédale de frein. Je ne jouais pas dans la même catégorie que les transporteurs routiers en transit, ni que les jeunes conducteurs fêtant leur permis de mettre en danger la vie des autres au volant d'un bolide. J'étais à peine différent du plus commun des quatre-fois-quatre urbains. Comme eux, j'étais responsable chaque jour de blessures infligées aux usagers doux, enfants, cyclistes inconscients et petite vieille au permis périmé. La routine sur les routes. Mais l'aberration de l'omniprésence automobile en ville n'était pas mon unique sujet de fascination dans mes tribulations citadines. La question du logement rythmait mon quotidien, partageant le lot d'un grand nombre de mes concitoyens. Bien sûr, il y avait quelques parcs en ville, des lieux à ma taille. Mais, il me semble vous l'avoir déjà dit, j'aime la modernité. Je voulais vivre dans des édifices façonnés de mains d'hommes. Or l'homme est petit et les habitants des villes souvent mesquins. Quelle idée saugrenue de s'entasser, à l'instar d'insectes, dans des tours dont la beauté extérieure n'a d'égale que l'idiotie de la petitesse des espaces intérieurs ! Comment un animal aussi important que l'homme peut-il se contenter de lieux de vie aussi réduits ? J'exècre l'horizon résigné des appartements auxquels je n'avais quasiment aucun accès, lui préférant la notion de loft qui me semble révéler, chez les humains qui en font leur habitat, une vision plus élevée de leur espace vital. Cependant, comme le bon sens citadin, les lofts sont rares et, je peux le dire en boutade, pas à la portée du premier pachyderme venu. Mon rêve consistait à trouver refuge dans un bâtiment public à ma mesure. Mais, là encore, l'homo urbanus est désespérant. Quand il bâtit des édifices publics suffisamment vastes, ils sont des cohortes à s'y ruer et s'y entasser invariablement, qui pour y réclamer des papiers, qui pour y remplir des sacs de futilités, rendant aussi inaccessibles ces lieux magnifiques qu'un trou de souris, qu'une galerie de blatte. Et le plus énorme des paradoxes veut qu'ils abandonnent précisément les appartements qui leur servent de trous à rats pour envahir et rendre invivables ces espaces publics dont chacun d'eux devrait pouvoir bénéficier pour s'épanouir. Enfin, la plupart du temps, ils abandonnent ces lieux la nuit pour les fermer à clés et les plonger dans l'obscurité, se privant, et votre serviteur par la même occasion, de la jouissance de ces espaces à notre mesure. Il restait bien une gare gigantesque dont les proportions me remplissaient d'aise. Malheureusement, les hommes sont lents à réaliser leur génie et la construction de cet édifice ventru traînait en longueur et le transformait, pour longtemps encore, en un chantier parsemé de grues, d'échafaudages et d'engins de travaux qui m'ôtaient tout plaisir à m'y ébrouer, comme si les humains s'évertuaient à accommoder leurs plus somptueux couchages de poils à gratter. Seules les salles de cinéma trouvaient grâce à mes yeux. J'y appréciais l'espace, l'inspiration et la quiétude que j'attends d'un ouvrage d'art moderne. Il faut dire que les citadins étaient peu nombreux à partager avec moi le goût des salles obscures. Je ne pouvais comprendre cette désaffection humaine pour la plus belle de leurs réalisations. Par la force des choses et l'incongruité de ma condition, je me retrouvais donc dans la situation de ces hommes et ces femmes exclus du confort des divers habitats urbains et contraints de vivre et dormir dans la rue. Personnellement, en tant qu'éléphant, j'ai grandi sans toit et je n'ai pas peur de la froideur des nuits à la belle étoile. Et, pour l'avouer franchement, j'ai la peau coriace. Mais ces êtres délicats que sont les hommes, comment concevoir qu'ils puissent être obligés de s'adapter et supporter les intempéries. Qu'un cerveau, à la puissance humaine, ne puisse trouver à la solution du logement que quelques morceaux de carton pour adoucir le bitume et la fraîcheur de l'air nocturne, voilà qui m'est difficilement compréhensible. Pire encore : cela dépasse l'entendement quand d'autres humains, ayant connaissance de l'existence d'habitations vides, passent leur chemin sans se rendre compte qu'ils ont, dans un coin de leur tête, une réponse à l'indigence physique et intellectuelle de ces crânes frères, hébétés, perdus et couchés dans la rue. Comment accepter l'existence de cette frange d'humanité réduite au sort du plus imbéciles des cloportes ? Comment le cortex humain peut-il, s'effacer au profit d'une carapace ? A la fois curieux et forcé de partager leur sort, je dormais donc avec ces hommes dans la rue. Hélas, pour notre infortune commune, j'ai le sommeil agité. Une nuit, pour m'être retourné sans conscience de ma corpulence, j'écrasai mon premier humain. J'étais affolé. Jamais je n'avais désiré la mort d'un spécimen de cette espèce à laquelle je voue une sincère passion, fut-il son représentant le plus misérable. J'étais prêt à payer pour ce crime. J'avais sans doute le statut de citadin clandestin mais, moralement, je me sentais solidaire des humains et prêts à partager leurs devoirs. Eléphant, certes, mais éléphant homicide. Lorsque mon acte funeste serait découvert, je ne me déroberais pas à la justice des hommes. Je voulais endosser l'entière responsabilité de mes actes. Nonobstant, plusieurs jours durant, le corps sans vie de ma malheureuse victime ne fut l'objet d'attention d'aucun de ses congénères. J'en étais bouleversé. Je m'agitais, tournais en rond, convaincu que mon manège finirait par être remarqué et, à travers moi, le cadavre du sans-abri. En vain. Je me résignais par moment, me contentant de veiller le corps sans vie. Je me pris à barrir seul dans la nuit, en hommage au défunt. Mes cris ne troublaient même pas le repos citadin, tantôt couverts par le bruit d'une sirène, tantôt par le passage d'un avion bas dans le ciel. Enfin, les services sociaux trouvèrent mon ami mort, firent appel à une entreprise de pompes funèbres et l'incinérèrent sans autre formalité, sans chercher à comprendre la cause de son décès et sans même un regard pour l'éléphant qui se lamentait. Pas un ne vit les larmes que je fus bien incapable de contenir lorsque les cendres furent dispersées par un petit matin gris. Quel être humain a jamais vu un pachyderme pleurer ? Ces fonctionnaires impassibles manquèrent cette occasion unique. Tout à leurs procédures, il n'y en eut pas un pour se rendre compte de ma présence. Le chagrin est-il si commun en ville qu'il en soit au point que se perdent dans la masse jusqu'aux larmes d'un éléphant ? J'étais inconsolable. J'étais seul. J'étais en colère. Pourraient-ils encore longtemps ignorer un éléphant ivre de fureur ? Je devins plus hargneux que jamais envers les véhicules. Et moi qui évitais jusqu'alors la foule et les lieux trop fréquentés pour laisser un passage à ma taille, j'errais à présent hagard dans les piétonniers du centre-ville, provoquant des bousculades au premier jour des soldes, à la sortie des bureaux ou des écoles. Et l'horreur inéluctable, ce que je n'avais pas prémédité, l'acte de défi que je ruminais, le méfait anti-humain le plus abject qui soit, advint. J'écrasai une petite fille. Ne croyez pas que je l'avais cherché. Certes, je voulais provoquer un incident, réveiller les consciences humaines, les obliger à arrêter leur course aveugle un instant. Mais pas au détriment de la vie d'une enfant. Bien que je me sois vite rendu compte qu'ils perdaient rapidement leurs illusions et cessaient de faire attention à moi de plus en plus jeunes, les rejetons humains entretenaient parfois encore l'espoir chez moi d'un rapprochement entre nos deux espèces. Quand il n'a pas encore à courir, à mentir, à travailler, l'être humain est capable d'un regard neuf, profond et généreux. Alors, nous pourrions nous entendre. Il me faudrait être patient car cette petite fille de sept ans ne m'avait pas vu venir. Egarée parmi la foule, ayant échappé à l'attention protectrice de ses parents, elle errait sans raison et sans défense et n'eut pas l'instinct de s'écarter lorsque je déboulai dans ma rage à bousculer ses semblables. Son corps gisait désarticulé sous mes pieds. Je restai, longtemps, hébété, sans bouger. Les rues de la ville se vidèrent aussi sûrement que les veines de ma victime sans que personne ne remarque le petit cadavre et son imposant assassin. Aucun parent ne passa, cherchant ou appelant son enfant. Je compris qu'il était trop tard pour elle. La seule chose que je pouvais encore lui éviter était l'incinération anonyme. Je l'emportai alors à bout de trompe et lui creusai de mes défenses une sépulture digne de son innocence au milieu du plus beau parc de la ville. Je rebouchai le trou, la veillai toute la nuit et revint au matin sur le lieu de mon crime pour affronter le monstre urbain et sa force d'indifférence. La vie citadine avait repris son cours. Seules quelques affichettes à l'effigie de ma petite victime fleurirent dans les vitrines, quelques sirènes de véhicules de polices passèrent, affolées et affolantes. Puis le silence pesant du brouhaha urbain effaça tout écho de la voix de l'enfant et de mes cris d'éléphant. L'hiver passa, rude. Il y eut une recrudescence d'accidents routiers meurtriers, quelques décès anodins d'indigents, des disparitions et trois autres tombes dans le parc du centre-ville. A ce jour, je suis toujours le seul à m'y recueillir. Alors, aujourd'hui, si je ris, vous me trouverez à juste titre cynique. Mais ce projet utopique qu'ont ces citadins d'accueillir un éléphant dans leur ville me fait frissonner de plaisir. J'ai hâte de voir arriver mon congénère, de lui offrir les clés de la cité. Qui sait ? A nous deux, nous parviendrons peut-être à bousculer les habitudes urbaines, à changer le visage de la vie en ville. S'il pouvait, pour sa part, ne pas passer inaperçu, nous ne ferions plus de victimes collatérales en vain. Je ris et je rêve, pour les habitants de cette ville, que nous écrasions ensemble quelques-unes unes de leurs certitudes. Nouvelle inspirée par le thème du projet "Un éléphant dans la ville" du Collectif du Lion - www.unelephantdanslaville.be Mes viesPar Michael Lambert :: 05/06/2009 à 15:54 :: Poesie
Ma vie m'intrigue Je pleure mes lubies Mes frustrations
m'exaspèrent Des journées pour lâcher
prise Besoin de source au soleil Ce matin les yeux ouverts J'étais l'indien Guarani au dos brisé comme les rêves de ses
ancêtres pour avoir récolté de la cane à sucre la sève qui coulera aujourd'hui dans le réservoir de vos
moteurs Ce soir je m'endors sans
image Je suis l'ouvrier sérésien décroché de ses cauchemars
d'acier par une émission de
télé-crochet Je verrai demain qui sera éliminé laissé pour compte des espoirs de vauriens Ma vie m'intrigue Le monde dans la tête Des besoins plein l'assiette Les lèvres aux bords du
verre Je rêve du bon usage des
restes Ce matin les yeux ouverts Je suis le dernier fils de
Sukakamo J'erre sans terre du massif de Tripa à Bandah
Aceh à la recherche du souffle qui relèvera en leur
sanctuaire les palmiers à huile de
Sumatra sacrifiés pour frigotartiner
votre beurre Ce soir je m'endors sans
image Je suis l'étudiant
camerounais au centre fermé de Merksplas je cherche du papier une déclaration des droits
de l'homme fatigué un code civil décoloré dans la nuit noire A votre examen du mensonge je rendrai une page blanche Ma vie m'intrigue Je suis le procrastinate Le rêveur d'avenir Qui se languit le jour Et se retourne la nuit Ce matin les yeux ouverts Je serai l'enfant mort de
Goma de Sake à Masisi d'où les
hommes fuient la paix ne passera pas Je serai la colère des
femmes quand leurs ventres
explosent dans les flammes des armes sous la lave du Nyiragongo Ce soir je m'endors sans
image J'étais le paysan de Barjac Je pulvérisais l'acide sur les fruits du Gard Mon nez a cessé de couler hôpital d'Alès, j'ai enfin
fermé les yeux thrombose en apothéose héritage à mes enfants
empoissonnés Ma vie m'intrigue Plus rien ne m'anime Que de rêves amers Quand mes semblables
s'abîment Et me regardent de travers Ce matin les yeux ouverts je m'endors sans image |
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